EDITORIAL

de l'Euro à l'Europe... et au Monde

L'internationalisation de la banque

par Hervé Sitruk, Mansit

Les banques françaises doivent s’ouvrir à l’espace européen. L’euro n’a été qu’un premier pas; il reste à mener l’étude pour s’adapter au nouveau contexte européen.

Celui-ci s’impose aux banques comme un nouvel espace de concurrence incontournable. D’abord parce que l’euro et la réglementation européenne imposent chaque jour davantage un espace unique : la directive sur les services d’investissement avait ouvert le feu, il y a plus de dix ans. Depuis, de nombreuses directives ou recommandations, voire règlement de la Commission sur les tarifs des prestations bancaires en Europe imposent l’espace unique pour la clientèle.

De plus, l’euro est la monnaie unique dans une zone économique où les espèces prédominent comme instrument de paiement dans les transactions " B to C ". Dès lors, le premier service transfrontalier en Europe sera …le retrait d’espèces dans les distributeurs automatiques de billets.

Enfin, parce que la demande d’un espace unique s’imposera aux banques d’un point de vue économique. Il sera moins coûteux de disposer d’une solution européenne avec des partenaires européens que d’une solution domestique avec des partenaires qui sont d’abord les premiers concurrents sur le terrain national. Cela sera vrai pour les systèmes de paiement comme pour les titres : Euronext l’a compris, les banques doivent suivre.

Que signifie européaniser le système bancaire ?

Certainement pas ouvrir des agences un peu partout en Europe. Cela a déjà été démontré dans le passé : aucune banque européenne n’est arrivée à s’implanter sur le territoire d’un autre Etat que celui qui l’a vu naître ; les alliances européennes (voire mondiale) comme celle du CCF avec le groupe HSBC reste l’exception. Cela n’est pas dû qu’à une résistance des banques locales qui connaissent bien la clientèle et ses besoins, de longue date. Cela vient de la clientèle elle-même très peu mobile, et des services offerts somme toute peu innovants. Donc pourquoi bouger d’une banque à une autre quand toutes offrent le même service…du moins en apparence ou par la loi.

Certainement pas plonger dans des alliances de systèmes techniques, conduisant à des investissements lourds ou à des organisations " chronophages " : on l’a vu avec certaines initiatives individuelles de banques coopératives ou d'épargne en Europe dans les systèmes de paiement. Les flux sont trop faibles pour couvrir les coûts de tels systèmes ; la qualité de service n’est pas garantie. Sauf à faire un choix comme l’a fait Euronext d’une plate-forme technique unique.

Certainement pas enfin en remettant d’emblée en cause les dispositifs interbancaires domestiques existants, car ils sont générateurs de fortes recettes et ils vont perdurer encore longtemps. Ni en concurrençant les dispositifs européens ou internationaux existants : Swift, Visa ou Mastercard existent, et apportent un réel service, mondial ; les refaire coûterait trop cher sans rien apporter de plus.

Non, européaniser un dispositif bancaire, c’est préparer son organisation, sa communication et son personnel à un espace européen. Avec un personnel qui parle la langue anglaise, pas celle de Shakespeare, mais celle beaucoup plus pauvre, qui sert de langage dans les meetings de la Commission Européenne et aux mails que l’on s’échange entre partenaires (et que nous utilisons en parlant de marché " domestique " pour ne pas dire " national " qui est trop franco-français); avec un personnel qui serait prêt à prendre position en Europe et à concurrencer les grandes banques concurrentes. Avec une communication qui parle à l’Europe pour se faire connaître, et pas seulement aux français pour se différencier.

Et avec un marketing adapté à un marché européen. Car qui a un peu voyagé en Europe connaît le " patchwork européen ". Patchwork des systèmes de paiement. Diversité des habitudes bancaires. Diversités des produits bancaires.

Prenons un exemple mal connu : la carte bancaire ; la CBI, carte bancaire française, essentiellement une carte de débit différé, qui permet d’aller partout en Europe, qui est le premier produit de paiement transfrontalier utilisé par les français, est un produit hybride. Il dispose sur son recto d’un logo Visa ou Mastercard. Dans le cas de Visa, c’est celui de …la carte de crédit. Et la carte française fonctionne en Europe (hors de France) comme une carte de crédit. Au moins pour les commerçants étrangers, qui paient une commission de carte de crédit et pas une commission carte de débit. Demandez aux commerçants allemands, ils vont vous expliquer pourquoi ils préfèrent une carte de débit ! La carte bancaire française est interopérable en Europe avec la carte de crédit. Même si la Commission Européenne impose aux banques françaises les conditions tarifaires du marché domestique (ce qui n’est pas nécessairement européaniser, c’est-à-dire harmoniser chaque fois que possible !). La France est un des rares pays européens a n’avoir qu’une si faible part de cartes de crédit, distribuées par les banques. Là aussi, cela tarde et il faudra s’y mettre très rapidement.

Européaniser, c’est aussi adapter son système d’information à l’Europe. Car un système d’information est l’instrument clé de l’intégration ; intégration lors de la fusion entre banques ; intégration des divers " tuyaux " ou systèmes d’échange qui existent au plan mondial et en Europe ; intégration des divers standards techniques qui persistent au plan européen, malgré les travaux du CENB…Sans système d’information ouvert au plan européen (ou mieux mondial), le dispositif bancaire resterait fermé, cloisonné et dès lors ne pourrait communiquer. Attention : il faut éviter de s’engager dans ces forteresse volantes qu’ont voulu construire certaines banques hollandaises et qui se sont révélées de parfaits " Dien Bien Phu ", capables de manger de l’année homme et du budget, sans réduire les coûts, ni offrir aux équipes marketing un support à leur créativité, et ni permettre de générer du résultat. Il s’agit de s’ouvrir sans tout construire (ni tout reconstruire !). Car le modèle européen reste à définir, et il est loin d’émerger clairement. Parce que les alliances en Europe ne sont pas encore annoncées ; parce que la fin de la géographie nationale bancaire n’est pas terminée (même si au plan national se préparent dès à présent les alliances bancaires pour l’Europe) et que la géographie européenne reste encore très floue. Européaniser son système d’information, c’est trois choses : une architecture et des standards d’échange internationaux, des concepts non strictement domestiques, ouverts à des produits ou des services qui existent ailleurs, et des coûts qui soient compétitifs en Europe pour les traitements et les télécommunications. Il ne s’agit pas seulement d’un travail d’expert technique. Il s’agit d’une réflexion stratégique avec des représentants des maîtrises d’ouvrage, comme on dit maintenant, des utilisateurs, comme on disait avant, en tous cas des banquiers.

D’autant que les alliances seront probablement d’abord entre des activités ou des filiales dans le domaine de la banque électronique : à distance, par le texte ou la voix, on peut suggérer un espace unique. Euronext en est un exemple fort (un des rares en France pour être cité à plusieurs reprises). Avec l’électronique, c’est un autre monde qui s’esquisse, et sur lequel il faudra bien revenir malgré l’échec à court terme du commerce électronique. Avec l’électronique, la distance est réduite, et on peut offrir une continuité territoriale en Europe, voire au plan mondial.

Car se préparer à l’Europe, c’est aussi préparer son organisation, son système d’information, son marketing, son personnel,… si possible au monde. Même si de nombreuses particularités européennes peuvent pousser à constituer une alliance européenne, chaque fois que possible, une alliance mondiale répondra davantage aux besoins de la clientèle d’entreprises et de particuliers, des hommes d’affaires et des touristes. Les particularismes de l’Europe sont connus et cités plus haut : proximité, monnaie unique ( à l’exception à ce jour du Royaume-Uni), réglementation européennes, et aussi un peu de technologies : cartes à puce généralisées en 2005 ; acceptation du mobile sur l’ensemble de la zone européenne, ; …Mais au plan mondial, de nombreuses possibilités d’alliances existent, et pas seulement avec des banques qui seront les concurrents de demain, dans l’espace unique européen.

 

Mais là, on est déjà dans l’Europe de demain. Celle d’un marché intérieur très concurrentiel entre des banques de statuts disparates, et de moins en moins de chasses gardées nationales, et qui s’affronteront d’abord au travers des alliances européennes ou mondiales qu’elles auront su nouer. Aucune banque européenne n’a plus de 5% du marché européen, ce qui est fort loin de ce qui existe dans chaque pays. Seules des alliances permettront d’apparaître au plan européen et mondial. D’abord marketing, elles évolueront inexorablement vers des rapprochements : la banque a besoin d’engagements pour faire son métier de confiance. Européaniser, c’est d’abord s’allier avec des partenaires.